Grenoble : « Squats brésiliens exposés à Verdun, squats grenoblois exposés au froid »

Élu slogan de l’hiver grenoblois 2017.

Ce mercredi dernier, le premier novembre, premier jour de la trêve hivernale, dans le cadre du tout nouveau « Mois de la photo », un vernissage était organisé au musée de la peinture de Grenoble, place de Verdun.

De très célèbres artistes photographes y exposent leurs œuvres dans un cadre architectural monumental et mondain. Et de quoi traite le sujet de leurs photos ? De la misère sociale, de la précarité, et de squats… pour l’essentiel dans des pays lointains : le Brésil, l’Arménie, la Mongolie, mais aussi au Royaume-Uni où des milliers de personnes se sont battues pendant des dizaines d’année pour pouvoir continuer à vivre dans leurs bungalows, à vingt minutes de Londres.

Tous les grenoblois étaient invités à ce vernissage par Eric Piolle (maire de Grenoble), et Jean-Pierre Barbier (président du Conseil Général de l’Isère).

Vu le sujet, la saison, et le contexte grenoblois actuel où s’enchaînent expulsions et coupures d’électricité à la veille de l’hiver, nous, squatteurs et personnes solidaires, sensibles au problèmes de mal-logement, nous sommes évidemment sentis intéressés, et concernés en premier lieu par cette exposition.

Regardez cette belle image, sur le toit d’un squat brésilien !

Malgré nos odeurs de feu de bois, nous avons pu rentrer sans difficulté. On se chauffe comme on peut, quand la municipalité et GEG vous coupent l’électricité (probablement pour mieux faire sortir la ville verte du nucléaire ?), et tant que nous ne parlions pas, aussi figés que les pauvres esthétisés sur papier glacé, nos propres présences de pauvres étaient acceptées.

Il est bon pour cette classes de possédants d’être voyeur de ces personnes en situation d’échec (du moins selon leur point de vue), mais qui s’en sortent quand-même dans l’adversité. Cette adversité qu’ils créent tout en niant en être à l’origine, se dédouanant dans une longue échelle de (dé)responsabilité. Facile d’avoir une conscience propre.

D’un côté, ils se gargarisent de ces gens qui luttent loin de chez eux pour leur mode de vie dans leurs « Palaces for people » quand de l’autre ils veulent détruire ceux qui font de même dans leurs villes : les habitations de leurs presque voisins, comme ceux de la galerie de l’Arlequin, à la Villeneuve.

Et nous, on s’y reconnaît aussi, dans ces photos de squats. Même sur celles du Brésil, on se croirait sur le toit d’un de nos squats entre Chartreuse et Belledonne:

L’art ici permet de gommer les luttes et les antagonismes de classe, d’éloigner toujours un peu plus la violence de celles et de ceux qui la provoquent ou qui la laisse faire. Après avoir été exploités chez elleux ces personnes photographiées sont réifiées pour être une seconde fois exploitées, ici, et permettre à la mairie de Grenoble et au département de l’Isère de s’acheter une image « sociale ».

Il n’est même plus question de récupérer leur force de travail, mais seulement de récupérer l’image de leur misère pour la revendre ailleurs, contre du prestige, des mondanités, de la visibilité sur les réseaux sociaux. Tout un petit monde artistique et politique récupère et capitalise.

Et ceci nous a révulsé.

C’est pour cela que nous avons souhaité visibiliser nos divergences politico-sociales et les contradictions politiques d’un événement tel que ce vernissage dans l’actuel contexte politique et répressif de Grenoble.

Quelques personnes ont donc souhaité prendre une parole (qu’on leur refuse ou qu’on déforme) et le micro lors de ce vernissage pour lire le texte que vous trouverez plus bas, en pièce jointe. Mais la parole est fliquée dans leur monde de sauteries et de petits fours autour d’un verre de jus de fruit bio : trois vigiles (mensongèrement estampillés « sécurité incendie ») et un ou deux organisateurs de l’exposition sont immédiatement intervenus à grands coups de coude et en bousculant les impertinents.

Une personne qui semblait être un des organisateurs de l’exposition traitera de fascistes les personnes qui tentaient de prendre la parole, démontrant une fois de plus la confusion politique dans laquelle nage son monde. S’il se posait honnêtement la question, quelle serait sa réponse à la question suivante : de celui qui tente de prendre la parole ou de celui qui met les démunis au froid l’hiver, lequel a des pratiques les plus proches du fascisme ? Vous avez quatre secondes pour répondre, et c’est plus qu’il n’en faut.

Heureusement qu’une trentaine de sympathisants dans l’assemblée se sont mis à défendre les malmenés, et à reprendre avec eux en cœur des slogans tels que « Non non non aux expulsions« , ou « Squats brésiliens exposés à Verdun, squats grenoblois exposés au froid« , extrayant les agressés de la vindicte des vigiles et des organisateurs, sous les yeux médusés d’Antoine Back.

Tous les « pertubateurs » de l’entre-soi social de cette soirée sont partis à l’arrivée des fonctionnaires de la BAC. Le temps de passer à la table, et de s’y servir un petit petit jus de fruits bio (et gratuit).

Partout dans l’agglomération grenobloise, les politiques publiques organisent ou financent ainsi des événements ostentatoires de leur pouvoir (en particulier de récupération politique). Et tant que cela durera, il y aura des troubles-fête, des gens qui continueront à tenter de faire sortir la merde qui traîne sous le tapis.

Toutes les crasses perpétrées par la préfecture, par la mairie, ou par les organismes « publics », ou la vie à la bougie n’ont jamais empêché qui que ce soit de résister et de se battre pour un monde moins dégueulasse. Bien au contraire.


Ci-dessous, le tract qui a été distribué pendant la soirée, et le texte qui y était écrit (il n’est qu’une reprise de la présentation de l’exposition qui avait lieu ce soir ci, mis à la sauce grenobloise).

Ahwahnee est l’histoire d’une maison abandonnée par son propriétaire, la mairie de Grenoble, au sud de l’hyper centre de la principale commune de la cuvette. Cet immeuble de trois étages, classé au patrimoine de la ville est devenu un refuge empli d’espoir pour une vingtaine de précaires de tous horizons. La mairie de Grenoble a passé un an à jouer de la carotte et du bâton avec ses habitants dans ce lieu qui est à la fois un espace d’expérimentations sociales et de vie collective.

À travers une série d’action dignes des pires sociaux-­traîtres, les pouvoirs dits publics enchaînent promesses de bail et de procès, qui permettent évidemment à la préfecture d’avoir des prétextes pour imposer sa répression et à la presse de relayer ses pires mensonges. Mais Ahwahnee et tous les squats qui s’ouvrent et se défendent à Grenoble restent des exemples typiques de lutte pour la survie que mènent des milliers de grenoblois dans des situation de précarité similaires.

Alors que le pays traverse l’une de ses plus sévères crises réactionnaires et capitalistes, les dirigeants de la ville de Grenoble, avec l’aide de l’État (qui diminue les APL surtout au détriment des plus démunis) préfèrent dépenser des dizaines de milliers d’euros pour expulser et mettre au froid les plus fragilisés financièrement plutôt que de les soutenir. Elle se se permet de soutenir les pauvres, à condition que ça ne coûte que le prix des petits fours, et si les pauvres en question sont loin, de préférence sur d’autres continents.

Cela lui permet de s’acheter facilement une image humaniste qu’en s’assurant dans la pratique le respect des droits humains. Heureusement, même sous tous ces coups de butoir, des gens continuent à croire à la possibilité d’une révolution sociale et culturelle, et à se battre pour elle.

Vous aussi pouvez y participer partout et tout le temps.

[Publié le 4 novembre 2017 sur Indymedia Grenoble.]