Bordeaux: mise au banc – ou quelques bancales réflexions sur les Capus

S’asseoir sans entraves aux Capucins.

On a passé un nombre de matinées incalculables à peine réveillés ou pas encore couchés, errants au marché des Capucins. On habite là depuis 20 ou 3 ans, on a erré de la rue du Hamel à la Victoire en passant par l’Yser ou Permentade. On a vu fleurir toutes les pop-up stores d’années en années, on a suivi la guerre des tags sur la palissade de la Flèche, on a assisté à la disparition du marché du Ramadan et à quelques carnavals foireux… Plus récemment, on a aussi vu le commissariat se faire repeindre en l’honneur du nouveau maire et les murs se couvrir de tags goguenards face à la venue du ministre. Suite à quoi, le maire a enlevé les bancs sur les Ramblas des Capucins au prétexte qu’ils étaient des points de fixation. Des sièges fixés au sol, individuels, avec des accoudoirs pour s’assurer qu’on y calera pas deux paires de fesses en équilibre, mais qui avaient le mérite d’être là, de permettre une pause dans la traversée du quartier.

Alors depuis quelques semaines, on n’arrête pas de s’asseoir. On s’assied partout où on peut et où on ne peut plus. On s’assied sur des pots de fleurs, dans l’herbe, à côté des crottes de chien, sur des chaises cassées ou des palettes empilées, spectateurs mal installés on essaie de s’asseoir au mieux, on s’est mis à recoller des morceaux de chaises, à voir des bancs partout où il n’y en a plus. On ne s’y attendait plus mais le sit-in a, finalement, un certain charme.

C’est l’heure, comme ils disent, de la grande offensive ! Pour cela, le maire s’arme sans peine : n’importe quelle embrouille, n’importe quel coup de feu, rixe, entrave à la circulation, sera utilisée contre le deal – exclusif argument pour parler du quartier. A l’instar du reste de la ville, l’idée est de nettoyer tout ça et personne ne s’en cache, on nous envoie loin du tourisme et de la blancheur des pierres bordelaises. S’ajoutant aux frictions entre dealers, on en profitera pour se débarrasser des quelques zonards historiques, schlags, mendiantes, et autres inutiles illuminées.
Dans les journaux locaux, on affiche un mépris d’autant plus grand pour les dealers qui sont dans la rue : ça fume et ça crapote dans tous les sens, ça traîne toute la journée. Quelle hypocrisie de la part des commerçants de se plaindre des dealers ! Combien fournissent une petite trace de début de service à leurs employés épuisés ? Pas de soucis pour cette coke livrée à domicile, ce qui les ennuie, c’est ceux qui se droguent de sale manière, si en plus ils ont la mauvaise idée d’être noirs ou arabes, alors c’est dehors !

Ils vont même jusqu’à tenter de convaincre que c’est pour protéger les plus faibles, les petits vieux qui ne savent pas se défendre… On attend avec impatience leurs arguments pour nous protéger du harcèlement de rue, à grands coups de sous-entendus racistes et de constats sociologiques sur la dangerosité de tel ou tel coin de rue. Les jeunes enchemisés de Kedge enchaînant les chants grivois sur les terrasses bien famées en nous crachant dessus ne sont pas concernés par ces statistiques, normal, ils ne sont pas vraiment dangereux, eux.

Sans surprise, des habitant.es du quartier ne sont pas dupes et résistent, ramènent inlassablement des chaises, des fauteuils, des bancs et autre mobilier anurbain au beau milieu de la place des Capucins. Cassés alternativement par certains restaurateurs ou la police, on se croirait en fin de mariage, avec des convives trop bourrés pour comprendre les règles des chaises musicales… Mais l’enlèvement de ces chaises est un symbole : celui de la dépossession de notre quartier. On nous dit beaucoup plus que seulement « arrêtez de vous asseoir », on nous dit d’arrêter de traîner à rien faire au soleil, arrêter cette improductivité notoire, elle est contagieuse. Il est temps d’aller bosser et si nous cherchons du répit, le Perrier ne coûte que 4,50€ à la terrasse bien encadrée d’à côté.

On ne nous enlève pas l’espace public, on nous retire sa gratuité, son accessibilité, il sera, comme la place StMich désormais, confortable pour celles et ceux qui veulent bien s’attabler sagement sous les parasols des cafés – et qui supportent le défilé permanent des tristes condés. La sécurité n’équivaut pas à la liberté et nul besoin de choisir entre les deux. En peuplant cette place, en s’y posant, en l’explorant, en l’endurant, nous installons des systèmes de défense et de cohabitation indispensables au district des Capus.

On a réfléchi et on a un plan à proposer : on pourrait grillager les entrées d’immeubles puisque les dealers s’y réfugient. A bas les pavés, puisque leurs clients marchent dessus ! A bas les bites des trottoirs puisqu’ils s’y appuient ! Annulons le marché, ça risquerait de ramener des traînards ! Pourquoi pas retirer un peu de cet oxygène, puisqu’ils le respirent ? Et d’ailleurs qu’est-ce qu’on fout à conserver ces murs sur lesquels ils s’appuient ? Démontons tout, pierre par pierre, mur par mur, la ville sera vide ou ne sera pas.

[Publié le 24 juin 2026 sur La Grappe.]

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