Petit texte qui revient sur sur une lutte victorieuse au foyer Blériot à Vitry-sur-Seine avec l’annulation de deux expulsions en avril 2026 face au bailleur ADEF.
Il est tellement rare d’obliger ce type de bailleur à faire machine arrière sur des expulsions appuyées par décisions de justice et de la préfecture qu’il nous paraît important de détailler ce qui nous a amené·es là.
Le 7 mars 2026, nous avons organisé avec plusieurs collectifs, associations, squatteur·es, résidents de foyer, locataires en colère et voisin·es de Vitry une grande manifestation pour le logement. Près de 200 personnes ont répondu à l’appel. Depuis la mairie, nous nous sommes élancés dans Vitry en passant par différentes cités et lieux clés de la lutte pour le logement : la dalle Robespierre, les résidences Jardins du théâtre, Camille Groult et Ampère, jusqu’à deux foyers de travailleurs du quartier des Ardoines, les « résidences sociales » Manouchian et Louis Blériot.
Nous avions choisi ce lieu d’arrivée car depuis quelques mois M, un camarade de l’Assemblée résident de l’un de ces foyers, nous avait signalé plusieurs problèmes concernant les conditions d’habitation et l’entretien du bâtiment. Pour appeler à la manifestation et discuter avec les résidents, des tractages sont organisés à Louis Blériot, poussés par M. Nous rencontrons Mo et G, qui sont sous le coup d’une expulsion délivrée par le tribunal plus d’un an auparavant. Profitant de la fin de la trêve hivernale qui arrivait, le bailleur Adef Habitat avait relancé les démarches. L’arrivée de la manifestation devant le foyer était donc un moyen de faire comprendre à Adef Habitat que les expulsions ne seraient pas aussi simples que prévu.
Après avoir rencontré Mo pendant les tractages au foyer Louis Blériot, nous lui proposons de venir à la permanence administrative hebdomadaire de l’Assemblée, ce qui permet de faire le point sur la procédure, la dette, et les différentes démarches déjà entamées pour bénéficier d’aides (rappel de la CAF, FSH etc). Mo nous apprend que G, résident du foyer, est également sous la menace d’une expulsion. Avec d’autres résidents ils viennent en nombre à la manif qui finit devant le foyer avec des discours au mégaphones des résidents et membres de l’Assemblée. Il est alors décidé que la prochaine assemblée mensuelle aura lieu le 29 mars au foyer Louis Blériot.
Le 29 mars nous rencontrons G, l’autre habitant menacé d’expulsion. G comme Mo ont reçu un courrier du commissariat annonçant que leur expulsion est prévue pour le 20 avril.
A la suite de cette nouvelle, nous appelons le gérant du foyer Louis Blériot qui nous fait comprendre qu’il n’y a rien a négocier et que l’expulsion aura lieu. Il se présente comme opposé à l’expulsion mais totalement impuissant, il n’y a rien à faire, il en profite pour nous reprocher l’arrivée de la manifestation du 7 mars devant les foyers.
Ensuite, nous appelons plusieurs fois la direction d’Adef, nous finissons par avoir le service de recouvrement qu’on nous indique comme l’instance décisionnaire. Le service nous assure qu’il n’y a rien à faire, les expulsions auront bien lieu. Le mardi 7 avril, on décide de contacter les élus à la municipalité ainsi que la députée de la circonscription, Mathilde Panot, pour les alerter sur la situation. En parallèle on annonce un rassemblement le 16 avril devant le siège d’Adef pour exiger l’annulation des deux expulsions. La députée et son équipe décident de nous aider et contactent la préfecture, la Caf et Adef pour obtenir des informations sur l’expulsion. On apprend par ce biais que la Caf s’apprête à verser une grosse somme à Mo (ses retours d’apl suspendues à cause de la décision de justice d’expulsion), nous savions que c’était probable avant, mais nous manquions de contact à la direction de la CAF pour en avoir confirmation et preuve.
Mo et G ont tous les deux leur dette réglée ou en cours de recouvrement. Nous continuons à appeler la direction et le gérant de Louis Blériot en évoquant le rassemblement devant leur siège prévu le 16 avril avec d’autres associations et forces politiques locales que nous avons convaincues de nous rejoindre sur cette lutte (CTSVP94, COPAF, La Kunda, Locataires en colères des HLM, organisation locale de LFI). La direction continue à refuser l’ouverture d’un dialogue sérieux et maintient les expulsions coûte que coûte : « c’est trop tard, il n’y a plus rien à faire ».
Le mercredi 15 avril la direction d’Adef commence à montrer des signes de faiblesse et annonce la suspension des expulsions ; en échange elle demande l’annulation du rassemblement du lendemain. Elle essaie d’abord de convaincre l’équipe de Mathilde Panot d’annuler le rassemblement en pensant que c’est elle qui a la main dessus, ce n’est pas le cas. Adef met alors la pression sur Mo et G pour annuler le rassemblement. Ils vont jusqu’à trouver G sur son lieu de travail l’intimident et l’infantilisent, nous sommes présents par téléphone pendant un de ces échanges, le responsable Adef s’exprime ainsi : « Hein G c’est pas bien de pas payer ton loyer mon G, c’est pas la première fois que tu nous fais le coup, on te connaît, on t’a encore sauvé mais attention, bon tu m’annules le rassemblement de demain mon G hein, allez ». Face à la pression mise par Adef G cède, il se retire du rassemblement. M et Mo tiennent bon et sont très critiques des manœuvres d’Adef, pour eux il est hors de question d’annuler tant que nous n’avons aucune preuve matérielle de la suspension des expulsions, le rassemblement est maintenu.
Le 16 avril nous nous rassemblons devant le siège du groupe Adef comme prévu, seule LFI a annulé sa présence du fait des échanges avec Adef confirmant l’annulation des deux expulsions. Une délégation est reçue par la direction dans ses locaux. La délégation est composée de membres de l’Assemblée, de M et Mo et d’un membre du COPAF. La direction nous certifie à l’écrit que les expulsions sont annulées. On leur dit qu’on n’arrêtera pas la mobilisation tant que de nouveaux contrats de résidence ne seront pas signés. La direction nous confirme qu’un contrat pour Mo sera signé le 1er juin, et qu’un rendez-vous avec G sera pris dans les semaines qui suivent. Le reste de la discussion porte, suite à notre demande, sur la centaine de procédures d’expulsion en cours dans le même foyer pour « hébergement de personne tierce » (où ne manquons pas de leur rappeler que nous nous mobiliserons contre).
Cette mobilisation victorieuse a été principalement portée par des résidents du foyer Louis Blériot, l’Assemblée Logement 94, le COPAF (COllectif Pour l’Avenir des Foyers), et le CTSPV94.
• Qu’est ce qui a permis l’annulation de ces deux expulsions ?
1) la reprise du paiement des loyers et le remboursement d’une partie de la dette.
2) la manifestation du 7 mars devant le foyer Bleriot.
3) Les informations apportées et les questions posées par le cabinet de la députée.
4) La pression du rassemblement le 16 avril devant le siège du bailleur.
Il est difficile de mesurer le poids de chacun de ces facteurs isolés. Ce qu’on peut dire c’est que les expulsions, surtout en foyer, se font habituellement dans le silence le plus total. La mobilisation est venue casser ce mode opératoire et a permis d’ouvrir une négociation avec la direction d’Adef. La manifestation devant le foyer est vite remontée aux oreilles de la direction, ce qui a permis de lui rappeler l’important historique de lutte des foyers de Vitry. Ce qui a certainement été le plus difficile c’est d’amener la direction à ouvrir cette négociation. Par la suite, lors de ces négociations, il apparaît que la signature d’un nouveau bail a été conditionnée par le recouvrement des dettes par les résidents.
• Qu’est-ce qu’ont permis les liens avec la députée du Val-de-Marne ?
Les échanges avec l’équipe de la députée ont permis d’obtenir des informations inaccessibles pour nous : prochains versements de la CAF (avec preuve sérieuse pour Adef), confirmation de la date d’expulsion par la préfecture. La simple demande d’information de leur part a certainement pesé dans la pression ressentie par la direction d’Adef, même si c’est difficile à calculer.
L’indépendance totale vis-à-vis de LFI et du cabinet a permis de maintenir le rassemblement du 16 avril et de mener les négociations en toute autonomie tout en étant bien informé·es.
• Qu’est ce qu’a permis cette mobilisation ?
Cette mobilisation s’inscrit dans un cycle de lutte sur le logement à Vitry-sur-Seine à l’initiative de l’Assemblée Logement 94, elle ne partait donc pas de zéro. Les liens préalables avec le foyer ainsi que l’alliance avec le COPAF et la députée (ainsi que son équipe) illustrent une partie du réseau de solidarité créé depuis plus d’un an par l’assemblée. Cette victoire a fait grand bruit au foyer et participe a donner de la force à l’assemblée. Elle nous permet de nous projeter dans de futurs actions contre les expulsions et l’exploitation de la précarité dans les foyers ainsi que d’élargir notre capacité à mobiliser pour d’autres actions sur le logement !
Texte au format PDF
Mail de l’Assemblée Logement 94 : aglogement94@@@proton.me
[Publié le 21 juin 2026 sur Paris-Luttes.info.]


