Bure (Meuse): récit subjectif des journées anti-nucléaires des 11-15 août 2017

Une nouvelle étape de la lutte contre le projet Cigéo, qui prévoit d’enfouir les déchets radioactifs des centrales nucléaires françaises aux alentours de Bure, dans la Meuse, a eu lieu en ce mois d’août. Anarchiste vivant en banlieue parisienne, je suis passé quelques fois à Bure pour participer aux luttes qui y sont menées, notamment pendant l’été 2015 lors du campement VMC[1] et l’été dernier lorsque la lutte autour du bois Lejuc s’est intensifée[2], mais je ne suis pas forcément le mieux placé pour raconter et expliquer de l’intérieur et dans la durée les rapports de force qui s’y jouent. Je me permets tout de même un petit récit, faites-en ce que vous voulez.

D’abord, un festival s’est tenu sur trois jours, avec des débats, infos, expos, concerts: les Bure’lesques. Puis, une manifestation a eu lieu le 15 août, contre la poubelle nucléaire.

Le festival les Bure’lesques

Organisé par un « collectif d’habitant-es, de sympathisant-es et d’associations », le festival s’est tenu du 11 au 13 août à quelques kilomètres de Bure, sur un grand terrain avec d’un côté un camping/parking et de l’autre l’espace prévu pour le festival, en accès libre à tou-tes.

Plusieurs chapiteaux et tentes collectives ont accueilli l’ensemble des activités, avec sur trois jours un programme assez dense et varié.

La plupart des discussions, conférences, débats, projections de films et autres étaient focalisés sur les questions du nucléaire et sur l’histoire des luttes dans la région Grand Est. La conférence gesticulée de Marie, « Autostop Bure », a reçu un succès mérité. À noter aussi une conférence-discussion autour des luttes de la fin des années 1970 à Longwy contre les fermetures d’usines sidérurgiques, avec des ouvrier-es ayant participé à ces luttes ainsi qu’à la radio libre Lorraine Coeur d’Acier. Et une conférence rapprochant les déchets de la Première Guerre Mondiale qui ont touché la Meuse il y a cent ans, notamment près de Verdun, de ceux du nucléaire qui pourraient à nouveau toucher la Meuse avec le projet Cigéo… Certains autres moments aux thématiques intéressantes se sont avérés relativement décevants, comme la conférence par un ingénieur-expert sur les failles technologiques du projet Cigéo (très technique et peu explicative, pas très abordable aux novices…) ou encore la table-ronde sur les transports nucléaires et les moyens de s’y opposer, qui, malgré son intérêt notamment comme levier possible pour la lutte anti-nucléaire, n’a pas donné lieu à des perspectives claires ni même à des débats ou réflexions poussés.

Mais le programme était dense et c’était une bonne chose, je pense, qu’il ait été centré sur les luttes locales et anti-nucléaires, avec différentes approches. Même si la merde nucléaire est bien évidemment liée au monde qui la produit, liée à un monde capitaliste en besoin permanent de croissance économique, avec toutes les luttes auxquelles on peut participer, je peux avoir tendance à zapper que le nucléaire est une technologie mortifère ultra-dangereuse, certainement celle qui a le plus défoncé la planète à travers les siècles, et en seulement quelques décennies d’existence, et qu’il est donc important de relier les combats anticapitalistes aux luttes antinucléaires (et réciproquement).

À ce propos, il y avait deux tentes qui abritaient des infokiosques et autres tables d’information: l’une d’entre elles était occupée par des assos/orgas antinucléaires et donc précisément axée sur cette question, et l’autre présentait des collectifs divers, librairies et revues militantes sur des sujets plus variés, avec notamment une double-table avec plein de brochures d’infokiosques.net et d’autres issues des dernières années de lutte à Bure ainsi que d’autres « luttes de territoire » à travers le monde.

Le dimanche après-midi, sous le regard indiscret d’un hélico de la police, une balade dans le bois Lejuc (où l’ANDRA avait commencé des travaux en mai 2016, provoquant l’occupation du bois par des opposant-es antinucléaires dès le mois de juin 2016) a réuni près de 250 personnes, qui sont allées en convoi du festival jusqu’au bois pour découvrir les barricades et vigies, l’ex-mur sécuritaire de l’ANDRA, défoncé et tagué, les installations, cuisines et autres au sol et les cabanes dans les arbres, de quoi comprendre l’intérêt de défendre l’occupation de ce bois, que l’ANDRA veut tout simplement détruire, pour continuer de s’approprier les hectares nécessaires au projet Cigéo.

Pour revenir au festival, on n’a pas pu échapper aux éternelles nuisances sonores parfois jusqu’à 6 heures du mat’, mais surtout, à l’habituel sexisme ordinaire favorisé par les comportements de merde de certains mecs (notamment en groupes) et par la présence de l’alcool dans les moments « festifs » (concerts et autres). Mais comparé à d’autres festivals, on peut quand même s’estimer « chanceux-euses », ayant déjà vécu largement pire… Cela dit, comme on est loin de pouvoir se reposer sur nos lauriers, je vous invite à lire ce très bon texte sur l’alcool et la culture du viol.

Du côté des trucs chiants, ou disons dommageables, on pourra aussi se demander pourquoi on n’a pas profité du passage de plusieurs centaines de personnes sur ces trois jours pour annoncer/afficher plus clairement la manifestation du 15 août comme un moment de lutte important… C’était annoncé dans des flyers à l’accueil du festival, et ça a été rappelé deux-trois fois dans des moments de discussion/assemblée, mais ça aurait dû/pu être annoncé plus que ça. J’avais-qu’à-le-faire, hein, je sais, ou au moins le dire avant, je sais je sais. Je ne jette la pierre à personne (à part aux flics bien sûr), mais ça aurait été super qu’on soit encore plus nombreux-euses à la manif du 15, même si au final le nombre n’a pas été réellement un problème… Disons que le manque de communication autour de la manif du 15 est certainement révélateur des écueils dans lesquels on est finalement tombé-es le jour de la manif. J’y reviendrai.

Pour finir sur le sujet du festival, un grand big up: pour l’organisation en général, pour l’accueil, les chapiteaux, les tentes, toutes les infrastructures, les chiottes sèches (nombreuses et super bien entretenues !), l’eau et l’élec’, les poubelles, etc. Et bien entendu, pour les cantines, toutes vegans et à prix libre (en provenance de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, de Nancy et de Freiburg-im-Breisgau), assurant quotidiennement des repas trop stylés pour plusieurs centaines de personnes, avec en bonus un four à pain mobile. Pareil pour la vaisselle, gérée collectivement par des équipes différentes chaque jour.

Aussi, sur ces trois jours, c’était assez génial de rencontrer plein de gens différent-es, des potes aux inconnu-es en passant par des têtes déjà croisées dans d’autres luttes, et aussi ce truc très inter-générationnel, qui à mon sens, en plus d’être agréable et d’ouvrir l’esprit, est nécessaire à tout élan révolutionnaire (qui contrairement à ce qu’on peut lire parfois, n’est pas l’apanage de la « jeunesse »). Pour transformer ce que disait l’autre: ne pas être anarchiste à seize ans, c’est manquer de coeur ; ne plus l’être à quatre-vingt-seize ans, c’est manquer de jugeote (et faire le fier avec une Rolex, à n’importe quel âge, c’est vraiment foirer sa vie…).

Le bois Lejuc

Le lundi 14 août au matin, le festival les Bure’lesques pliait bagages, avec l’aide d’un paquet de gens. Celles et ceux qui restaient au moins jusqu’à la manif du 15 étaient donc convié-es à s’installer dans le bois Lejuc, où un espace « camping » était prévu pour planter des tentes. Les installations étaient forcément plus rudimentaires (pas d’élec’, moins de chiottes), mais il y avait quand même un super espace-cuisine, avec la cantine du CSA d’Ivry-sur-Seine pour assurer les repas du lundi et du mardi, vegans et prix libre également. Et là aussi, big up à eux-elles !

Bonne ambiance dans le camping, sans les mecs bourrés, et aussi plus généralement dans le bois, même si apparemment certain-es occupant-es du bois se sont senti-es un peu envahi-es ou dépassé-es par l’afflux de gens. Mais bon, on était à peu près tou-tes là pour appuyer la lutte…

Le lundi après-midi, un jeu de pistes monstrueux a été organisé à travers une partie du bois par des occupant-es du bois et des soutiens locaux. Un vraiment bon moment de rigolade… et de découverte du bois par la même occasion. L’hélico de la police a dû halluciner en voyant tous ces mouvements bizarres à travers le bois !

Le souci, c’est qu’on a fini par s’apercevoir assez tardivement qu’il manquait quelque chose d’un peu conséquent pour la manif du lendemain… Les briefings publics dans le bois le lundi et le mardi étaient plus que faiblards/limités, et si des infos tournaient secrètement sur les objectifs précis de la manif, pour la quasi-totalité d’entre nous, on est finalement resté-es dans l’ignorance totale sur les lieux décisifs où la manif devrait se diriger (sans en dire plus ici sur l’objectif pensé, il y avait clairement une idée de sabotage d’intérêts de l’ANDRA au bout). Des plans du bois Lejuc et du coin autour de Bure étaient à disposition, et tant mieux, mais ça n’était pas suffisant…

La manifestation du 15 août

Un black bloc à Bure.Rendez-vous était donné à la salle des fêtes de Bure (fermée, en réalité) pour partir en manif le ventre plein. Plusieurs centaines de personnes s’y sont donc rassemblées et ont tranquillement profité de la cantine. Premier constat: la grosse majorité des gens présent-es étaient en mode black bloc. C’était super de voir qu’on était si nombreux-euses façon « cortège de tête », mais on se demandait aussi où étaient « les autres »… Pour le dire autrement, je ne m’attendais pas à ce que les gens tout en noir et masqué-es constituent plus des trois quarts de la manif, qui aurait été encore plus impressionnante en étant renforcée par des centaines de gens du coin, et des centaines de personnes qui étaient au festival deux jours avant… D’où l’intérêt qu’il y aurait eu à annoncer pendant le festival cette manifestation comme un moment de lutte important, à la fois central et ouvert à tou-tes.

À peine partie, la manif a été bloquée par des cordons de flics anti-émeute à la sortie de Bure. Un premier affrontement a eu lieu, avec les flics en surplomb et nous en contrebas. L’option demi-tour a vite été choisie, pour contourner et prendre un autre chemin. La manif était assez impressionnante à voir, avec presque tout le monde masqué et vêtu de noir, des banderoles renforcées et tout.

Empruntant des chemins à travers champs, des premières tensions se sont fait sentir entre manifestant-es, sur l’opportunité de traverser directement vers le village de Saudron ou de rester sur des routes pour laisser la possibilité à des personnes en fauteuil, à l’ambulance et aux caddies de rester dans la manif. La question de se scinder en deux cortèges aurait dû/pu être posée collectivement. Mais vu la désorganisation palpable, vu ce qui manquait en amont de cette manif, c’était déjà trop tard.

En voyant des voitures et des motos de police passer sur la route qui mène à Saudron, un bon nombre de manifestant-es ont dévalé le champ dans le but de les caillasser copieusement. Mais arrivé-es en bas, à un jet de pierre de la route, les flics étaient déjà loin. Le temps de se retrouver et de reformer la manif en un seul grand groupe, on pouvait envisager plusieurs options pour mener la manifestation vers son objectif. Mais le cafouillage a perduré. Personne ne semblait clairement au courant du chemin le plus simple pour arriver à l’objectif-sabotage.

On était pourtant tout près, mais il n’y avait apparement aucun groupe de personnes prévu pour s’occuper de guider la manif. L’agacement face à cette situation nous a fait tou-tes plus ou moins chercher des moyens d’arriver… heu… d’arriver où en fait ? Bref, on était plein à « savoir » qu’il y avait un objectif prévu, mais sans savoir où il se situait. On était aussi un paquet à ne même pas savoir qu’il y avait un objectif précis de prévu. Alors on se donnait des conseils, on cherchait des issues. Mais en réalité il nous manquait trop d’éléments pour trouver des solutions adéquates. Il y avait aussi quelques personnes qui semblaient savoir où se situait l’objectif, mais isolées et désorganisées, comment convaincre une foule agitée de les suivre ?

Car plus le temps passait, plus la fixation sur l’affrontement avec les flics devenait « automatique ». On a pourtant compris assez vite que par rapport à l’objectif-sabotage prévu, il n’y avait aucun intérêt à s’acharner sur les flics: déjà parce qu’on risquait fort de s’y péter les dents (front contre front, c’est rarement en notre faveur dans les confrontations avec la police). Ensuite, parce qu’il aurait suffi de faire demi-tour et de contourner à nouveau… Bref, la déception est trrrrès forte.

Les vaches vs. la police.On était donc dans le village de Saudron. Les projectiles ne manquaient pas, mais les flics se trouvaient à nouveau en surplomb, et ne lésinaient pas sur la lacrymo. C’est d’ailleurs les vaches – les vraies ! les pauvres… – qui en ont souffert le plus, dans un champ où elles couraient en panique, manquant de renverser violemment des manifestant-es ou des flics, selon l’endroit de leurs courses folles, mais aussi et surtout dans une étable, où elles se sont trouvées plusieurs fois noyées dans des nuages de lacrymo. Quelques simili-Molotovs arrivaient aux pieds des flics anti-émeute. Les champs sur la gauche étaient progressivement envahis par les manifestant-es, puis des flics sont arrivés en renfort avec un canon à eau. On sentait bien que les manifestant-es déters étaient nombreux-euses, ce qui nous rendait d’autant plus dépité-e face à l’impasse prise par la manif…

Ça donnait comme une impression que le corps de la manif fonctionnait parfaitement: les jambes pour se déplacer rapidement et fuir si besoin, les bras pour porter les banderoles et jeter des projectiles, les poumons pour tenir dans la durée (malgré les gaz lacrymogènes), le coeur pour la détermination et l’entraide, le ventre pour la peur et la maîtrise de celle-ci… Mais c’était comme si la tête était passée en mode « off »: on ne savait pas où aller, on n’avait plus vraiment d’autonomie collective, fixé-es que nous étions sur un affrontement devenu vain et l’absence d’autres options.

Alors qu’il y ait pour une manifestation comme celle-ci un objectif secret, ou à peine annoncé, et surtout, que la localisation de cet objectif soit maintenue secrète, je le comprends complètement. Dans bien des cas, c’est mieux ainsi: pour éviter que ça s’ébruite, et que les flics soient déjà sur place quand on arrive…

Là, on était plusieurs à etre ethousiastes à l’idée de se diriger vers un intérêt matériel de l’ANDRA à saboter collectivement. À ne pas avoir demandé plus d’infos pour ne pas risquer de dévoiler l’objectif avant l’heure dite. À faire confiance. Mais au final, on s’est senti-es banané-es.

Il aurait pourtant suffi (y’a-qu’à, y’a-qu’à) d’un petit groupe de personnes en tête de manif, dont le rôle aurait été de guider la manif (via des signes plus ou moins discrets de reconnaissance, ou simplement avec un ou deux drapeaux, ou derrière une banderole de tête, etc.). Et pas seulement avec un plan A, mais aussi un plan B, voire un plan C, au cas où… Là, on a eu l’impression qu’il n’y avait même pas de plan A, d’où le bordel dans le village de Saudron, les gens qui cherchaient des solutions dans tous les sens au barrage policier, sans aucune cohérence collective.

Apparemment, il était prévu d’installer une sorte de bar sans alcool en plein milieu du trajet de la manif pour annoncer l’objectif-sabotage prévu… Mais ça ne me semble pas très sérieux. Déjà, c’est quoi cette blague d’installer un bar au milieu d’une manif qui se dirige vers un objectif avec des volontés offensives ? Même sans alcool[3], que vient faire un bar au milieu d’une manif ? Aussi, je ne pense pas qu’il aurait été pertinent d’annoncer l’objectif trop à l’avance. Dans de tels cas, il est probablement plus sûr d’attendre le dernier moment: une fois sur les lieux, ou vraiment tout près. Bref, tout cela est à méditer et réfléchir pour de prochaines fois, car on reviendra, ça ne fait aucun doute.

Je ne m’étendrai pas sur les violences des flics et leur usage décomplexé des lacrymogènes, grenades et flash-balls. Ni sur les nombreux-euses blessé-es. Je vous invite là aussi à lire l’article paru sur vmc.camp à ce propos.

Quand même, un mot pour exprimer ma solidarité avec tou-tes les blessé-es. Clairement ça aurait pu toucher n’importe qui d’autre d’entre nous. Et encore un autre big up, énorme, pour l’équipe médic, qui était présente sans aucun signe visible mais a assuré du début jusqu’à la fin, assistant certaines personnes victimes de blessures flippantes… Merci à tou-tes !

Pour voir au-delà de cette journée de manifestation, et ajouter quelques réflexions plus globales, je retiendrai tout de même la bonne entente entre manifestant-es, de toutes tendances, et cela était d’autant plus remarquable qu’une sorte d’amertume surgissait légitimement du fait de notre incapacité à déjouer les blocages policiers (sans parler du carnage provoqué par leurs grenades et autres flash-balls). Cette bonne entente a été vraiment appréciable, notamment en comparaison de quelques souvenirs qui me restent de moments plus ou moins foireux de tension et de bâtons entre les roues entre nous pendant le campement VMC de l’été 2015. En revanche, contrairement à deux ans auparavant, on a clairement manqué d’organisation et d’initiative, non seulement pour la manif du 15 août, mais aussi pour des actions de sabotage de nuit ou autres. De fait, on n’a pratiquement pas profité de ces jours-là pour commettre quelques belles actions directes.

Il y en a quand même eu une bien vue dans la foulée de cette semaine, puisque dans la nuit du 16 au 17 août, à Bar-le-Duc, plusieurs véhicules ont été incendiés sur le parking de l’entreprise Enedis, qui gère le réseau d’électricité en France[4].

Allez,
rage et solidarité,
à bientôt !

Eddie E., électron libre

Notes:

[1] Pour rappel, lire « Un ultime appel au camp de Bure, du 1er au 10 août 2015 » sur Paris-Luttes.info et « De la nécessité de se retrouver: un camp à Bure pour l’été 2015 » sur Indymedia-Nantes.
[2] Plus d’infos sur Squat!net: « Bure (Meuse): manif de réoccup’ le 16 juillet » et « Bure (Meuse): du 8 au 19 août, deuxième manche de l’été d’urgence ».
[3] Et vive les moments sans alcool, vraiment !
[4] Lire le communiqué de cette action directe sur Indymedia-Nantes.