Suisse: Une décennie genevoise de squats en stock

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Julien Gregorio documente une quinzaine de lieux squattés entre 2002 et aujourd’hui.

On y voit peu de gens, histoire de préserver l’anonymat des occupants, mais les signes de vie, de présence foisonnent en pagaille que cela soit dans cet amas de bicyclettes au squat de la rue des Etuves, ces matelas remisés, ces deux relax de camping ou ce chauffage d’appoint saisis au passage dans d’autres lieux sans propriétaire. Beaucoup d’images illustrent aussi ces espaces communs, communautaires qui sont souvent le centre névralgique de ces occupations de maisons. Un pan de mur ou le volet d’un fourneau servent de relais aux messages et demandes des occupants, créant un espace de coopération en marche et de perpétuel work in progress. Le livre de photographies que vient de consacrer le photographe Julien Gregorio au mouvement squat à Genève entre 2002 et 2012, fait une archéologie colorée et intimiste d’une quinzaine de ces repaires alternatifs côtoyés durant cette récente période. Une décade de reflux, de repli et de répression du mouvement squat. Dans son introduction, le photographe rappelle que cette dernière décennie constitue la queue de la comète du mouvement dans la Cité de Calvin. Il n’en a pas toujours été ainsi. Suite à la mobilisation politique d’opposition trente ans plus tôt contre la rénovation-spéculation du quartier des Grottes derrière la Gare, une certaine tolérance progressive avait en effet émergé, avec notamment la création d’une brigade des squats, censée faire l’intermédiaire entre les propriétaires et les squatters sur la base de contrats de confiance. Beaucoup se souviennent encore du squat culturel d’Argand (aujourd’hui occupé par le syndicat Unia), lieu anarcho-punk des années 80 où passait le groupe de rock Killing Joke, aussi haut en couleur que pouvaient être ceux de la Malasaña au temps de la Movida madrilène. Dix ans plus tard, dans les années 90, Genève comptait encore pas moins de 160 lieux occupés simultanément par 2’000 jeunes. Sous l’ère du procureur Zappelli, le ton change. En 2007, le squat de la Tour à Plainpalais est évacué manu militari treize ans après son instauration, et dans une forte résistance des occupants et sympathisants de la cause. L’emblématique squat de Rhino et sa corne de rhinocéros rouge doivent aussi plier bagage cette année-là. Aujourd’hui, le mouvement squat se réfugie en périphéries de ville comme au Champ-des-filles à Plan-les-Ouates ou dans des roulottes au chemin de la Verseuse au Lignon (Aïre). Certains occupants ont fini par rejoindre un habitat moins alternatif comme les immeubles associatifs ou les coopératives d’habitation.

Comment expliquer ce changement, cette disparition de la tolérance et ce retour du bâton légal et policier ? Dans sa postface, Luca Pattaroni, sociologue et chercheur au Laboratoire de sociologie urbaine de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne rappelle que la crise du logement, la volonté de transformer Genève en Monaco-sur-Léman y sont pour beaucoup : « L’accroissement de la pression sur le marché immobilier, lié au fort développement démographique de Genève et à la relance du marché de la construction depuis la fin des années 1990, a probablement joué un rôle majeur dans la fin de l’exception genevoise en matière de tolérance à l’égard des squats », écrit ce spécialiste du sujet. Cette éradication n’est pourtant pas neutre. C’est tout une façon d’occuper l’espace urbain, loin de sa commercialisation ripolinée, incarnée particulièrement dans la résistance des squats proches de l’extrême gauche, des milieux anarchistes ou culturels, qui disparaît. C’est aussi d’autres formes de vivre ensemble loin du repli sur la seule sphère privée et coupée des autres, mettant la créativité et l’autogestion au centre des préoccupations, qui tendent aussi à disparaître. C’est carrément avec nostalgie et une grosse pointe de regret que Julien Gregorio rappelle que les squatters ne demandaient pas la lune, mais simplement Neptune : « Cette autre planète possible où la monnaie serait l’entraide et l’échange, où chacun pourrait aménager sa vie et son habit et mener les projets qu’il entend », conclut-il dans sa préface.

Julien Gregorio, Squats, Genève 2002-2012, Labor et Fides, 126 p. 2012

[Article de Joël Depommier publié le 18 mai 2012 dans Gauchebdo]