Montpellier: Quartier Figuerolles, la Friche à Mimi menacée par un gros projet immobilier

Un ensemble spéculatif de 136 logements, sans la moindre concertation dans un quartier fragile, pourrait remplacer la légendaire Friche de Mimi. Des habitants s’organisent pour l’entraver.

18 heures ce vendredi 7 décembre sur la place Salengro à Figuerolles. Il y a de la politique dans l’air. Dans les têtes et sur les lèvres.
– Un monsieur : « Avec Saurel à la mairie, c’est open bar pour les promoteurs ! »
– Une dame : « Lui ou un autre, ça serait pareil. Et si ça se trouve, vous avez voté pour lui ».
– Un autre monsieur : « Ah non ! D’ailleurs j’étais candidat sur une autre liste. Celle du NPA ».
– La même dame : « Le NP quoi ? C’est quoi ça ? »
– Un troisième homme : « Bref, c’est pourquoi il faut vraiment soutenir les gilets jaunes. Y’a besoin d’un changement complet, très, très profond ».

Ce cercle spontané de discussions s’est agrégé autour des tables du collectif « Figuerolles en friche ». Au fil de deux heures de présence, on peut estimer à une centaine, le nombre de personnes qui se seront arrêtées là à cette occasion. Parmi lesquelles, une proportion significative de passants qui découvrent tout. Sur un panneau, sur une table, on peut consulter le projet du groupe immobilier Marignan, qui touche le quartier. Il s’agit du dixième groupe français dans son domaine, avec cinq projets en cours sur la métropole. Il dépend d’une banque hollandaise et intéresse les fonds de pension.

À Figuerolles, Marignan vient tout juste d’obtenir son permis de construire pour un ensemble de 136 logements, 150 places de parking, sur une emprise d’un demi-hectare, que bordent les rues Adam de Craponne, Anterrieu et Bouschet de Bernard. À un jet de caillou de la place Salengro, c’est un site méconnu de qui ne fréquentait pas la Friche de Mimi, derrière ses hauts murs. Les connaisseurs décrivent ce projet comme typique de l’immobilier privé spéculatif, pour investisseurs.

Le souvenir de la Friche

Historiquement à cet endroit était installée une importante scierie. Quand cessa cette activité industrielle, Madame Mimi Vergnes choisit d’y accueillir, pour des loyers très amicaux, le théâtre de la Vista, Radio Lenga D’oc et la compagnie de la Rampe, l’association de gestion culturelle ARDEC, entre autres. En partie arborée, dans un paysage de bric et de broc, ce fut, pendant une vingtaine d’années, la Friche de Mimi.

L’autre soir, sur la Place Salengro, le fils de Mimi Vergnes, lui-même âgé de 75 ans, intégralement passés dans le quartier, n’a pas hésité à venir s’expliquer avec les opposants de Marignan. Il argue de la lourde fiscalité pesant sur les successions pour justifier son option de mettre un terme à la friche culturelle (comme il était dûment annoncé), et vendre. Là n’est pas le problème. Car aux yeux des protestataires, dans pareil cas, c’était à la mairie de faire jouer son droit à préempter, pour orienter le projet dans le sens des intérêts collectifs du quartier.

Plus tard dans la soirée, en réunion à la Carmagnole, une urbaniste insiste : « Figuerolles est quartier prioritaire dans le cadre du contrat de politique de la Ville. Cela donne aux intervenants publics, mairie en tête, des moyens d’intervention considérablement amplifiés ». Au passage, Francis Viguié, ancien élu municipal, militant habitant le quartier, relève : « La ville sait très bien faire ça. Elle a préempté des immeubles par dizaines et par dizaines, à Figuerolles ».

L’urbaniste s’inquiète : de l’autre côté de la rue Adam de Craponne, l’énorme emprise de la MSA et Groupama, cinq fois plus vaste, est la prochaine sur la liste. Le projet Marignan n’est qu’un début. « Il faut penser et agir à horizon des dix ans » avertit un opposant. L’experte nous décille : « L’avenue de la liberté (dite aussi « la voie rapide » NDLR) n’est qu’une ancienne voie ferrée reconvertie à la hâte pour le tout automobile. Les projets sur le site Vergnes, ou MSA ensuite, qui bordent cette voie, devraient être l’occasion de recoudre ces espaces publics, qu’on traverse en fonçant au volant, sans remarquer un désordre de talus, de petites friches, de recoins morts, de passages piétons hasardeux et de rues coupées ». En pleine ville.

Mais y a-t-il un pilote de politique urbaine, qui ne se contenterait pas d’abandonner le terrain aux promoteurs ? De quoi miser sur la hausse de la cote immobilière pour modifier, à terme, la population alentour. Sur la place, l’héritier Vergnes, révèle, ingénument, le pot aux roses. Il explique par le menu la façon dont il a conduit ses tractations avec les promoteurs, toujours en étroite relation avec les services de Montpellier Grand Coeur. Quand il a fini par adresser, pour validation, son projet final de cession à Marignan, il s’exclame : « La mairie m’a fait savoir son accord dans l’heure ! ». Un miracle d’empressement, quand on sait la lenteur habituelle de ce genre de procédures administratives…

Ainsi ce projet s’abat sans une once de concertation – fût-ce de façade, c’est le cas de le dire, comme y excelle Philippe Saurel, expert pour renommer « démocratie participative » le choix de la couleur des pots de fleurs. Les opposants pestent que leur vigilance ait été prise en défaut : « Nous nous sommes laissé endormir, enfumer » estime Kadija, elle-même architecte, résidant juste en face de l’îlot Vergnes. Pour cause : elle fournit copie d’une croustillante délibération municipale en date du 26 juillet 2010. Philippe Saurel, alors adjoint à l’urbanisme y fait acter le lancement d’une étude publique touchant l’îlot Vergnes et son avenir, en arguant particulièrement de l’importance de la vocation culturelle qui caractérise ce lieu, fût-il privé, et mérite toute attention dans ce sens.

Voilà un scrupule aujourd’hui sur lequel il s’est assis depuis. Mais ces habitants semblent fort bien organisés. Leur conseil juridique est l’avocat Maxime Martinez. Il se plonge actuellement dans le permis de construire, qui vient juste d’être délivré. Spécialiste de ce genre de dossier, c’est lui qui a obtenu l’annulation du permis de construire sur le site de l’ancien cinéma Royal rue Boussairolle.

Les opposants de l’îlot Vergnes rappellent pas mal ceux qui réalisèrent l’exploit de faire plier le conducator Georges Frêche en son temps, pour imposer sur l’avenue Clémenceau (toute proche) la création d’un parc en lieu et place d’une opération immobilière, déjà lancée, pour prendre la place de l’ancien commissariat de police. L’échéance des élections municipales n’est pas la plus mauvaise pour glisser des cailloux dans la chaussure des promoteurs et des élus qui se mettent à leur service avant tout.

À partir de quoi, tout sera question d’organisation de la lutte. Vendredi place Salengro puis à la Carmagnole, on a remarqué comment il n’est pas un habitant d’origine immigrée qui se mêle, pour l’instant, à des opposants, dont beaucoup ont aussi à leur manière un profil gentrificateur. Il ne s’agit pas d’en faire objet de dénonciation – mais à tout le moins de réflexion. Quasiment aucun jeune, par ailleurs, même si un étudiant de Paul Valéry en lutte est venu pointer comment le marché du logement étudiant est une donnée structurelle dont les promoteurs jouent pour faire tourner leur business dans Montpellier. Pas bête.

On remarque aussi la forme de préemption, plutôt voyante, qu’opère sur cette lutte encore embryonnaire un autre ancien adjoint à l’urbanisme, Michaël Delafosse, qui se voit prochain maire – socialiste – à la place de l’actuel maire – macroniste, tous deux issus de la phase du frêchisme dégénérescent. Très présent place Salengro vendredi, Michaël Delafosse avait dû partir, au moment de la réunion qui faisait suite à la Carmagnole. Mais ses oreilles ont dû siffler. Par exemple, l’urbaniste experte a rappelé le vote de Delafosse, comme le conseil municipal tout entier, du propos du « Projet urbain partenarial » dont elle assure que cela a réduit à néant les efforts de projet intégré et concerté sur le secteur.

« Des statues des élus qui nous dirigent, faites en bouzes (sic) de vaches et crottes de chien » : d’une main maladroite, sans doute enfantine – graine d’anar ! ou de gilet jaune ? – on remarquait cette proposition, détonnant parmi toutes celles plus sages (une crèche, une médiathèque, un parc, une vraie maison pour les réfugiés), collées sur un tableau, et recensant les alternatives souhaitées au tout béton privatif sur l’îlot Vergnes.

Gérard Mayen


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[Le Poing, publié le 9 décembre 2018.]