Cauca (Colombie): communiqué du Processus de libération de terres

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Communiqué du 22 août 2016

Le processus de libération de la Terre-Mère se prépare à l’imminence de l’accomplissement du pouvoir agro-industriel et politique de Colombie contre son processus de libération du Nord-Cauca. Selon nos informations, une expulsion violente des points de libération de Quintapereza, Corinto et La Emperatriz va être tentée cette semaine.

Le 22 août, la force publique a fait une maraude à La Emperatriz et les anti-émeutes ont renforcé leur présence dans l’hacienda.

Nous alertons les amiEs du processus de libération et les comités de soutien pour qu’illes restent attentif\ves à ce qu’il peut se passer. Nous en rejetons la responsabilité sur le gouvernement, car si nous ne provoquons pas la force publique, nous nous défendrons par la force de la communauté en cas d’attaque.

Tous les acteurs impliqués dans cette expulsion violente comme les antiémeutes, les politiciens, les agro-industriels et le secteur financier, soutiennent les dialogues de paix [NDT: avec la guérilla marxiste-léniniste des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie]. Arrive-t-on à l’étape de guerre ouverte contre le peuple?

Nous, communautés du Nord-Cauca, avons repris la lutte de récupération de terres depuis le 14 décembre 2014 et avons fondé des hameaux au sein même des grosses exploitations agricoles en processus de libération. La tradition et la mémoire des anciens et anciennes racontent qu’illes vécurent sur ces terres [NDT: aujourd’hui accaparées par la monoculture de canne à sucre]. Depuis, La Emperatriz s’est planifiée en 1991 le massacre du Nilo [avec la force publique, les propriétaires ont décidé du massacre d’une vingtaine de personnes alors en récupération de terres]. La forme d’exploitation de ces haciendas maltraite également la Terre-Mère, c’est pourquoi, en tant que peuple Nasa, nous persistons à dire que nous nous tenons prêtEs pour la lutte pour libérer la Terre-Mère et que nous n’allons pas nous retirer des fermes.

Continuons nos rassemblements pour la libération de la Terre-Mère!

Le processus de libération de terres

[Traduction du communiqué du 22 août par le collectif BEJUCO.]


Pour plus d’infos:

Textes et paroles de ColombienNEs, sur infokiosques.net.

Appel à la solidarité internationale pour soutenir l’action directe de récupération de richesses du Cauca par les autochtones Nasa, sur Squat!net.


Rencontré au moment d’une assemblée communautaire à Corinto (Nord du Cauca) en avril 2012, Juan Houghton nous éclaire sur l’apport du processus autochtone dans la convergence des luttes et oppose certaines stratégies d’action (lutte légaliste non violente, actions médiatiques, actes individuels, avant-gardisme) à la recherche d’expériences collectives.

Construction de pratiques d’autonomie : l’apport du processus indigène

Considérée par les autochtones comme libre et sans frontière, la terre est moteur de résistances mais aussi objet de lutte. Dès lors, quel est l’état des relations avec les autres communautés, les PaysanNEs et AfrodescendantEs ?

Le travail conjoint est une constante. L’arrivée des Afrodescendants s’est faite il y a tellement longtemps que les Indiens reconnaissent la légitimité des droits territoriaux de cette communauté. Les échanges culturels sont importants. Il n’y a jamais eu l’idée de traiter cette communauté comme un adversaire. Il en est de même avec les Paysans dits « Campesinos ». La grande majorité d’entre eux sont en partie des descendants d’Indiens et partagent un système de références très apparenté à celui des Indiens, mais ils s’identifient « Campesinos ». D’autres, bien sûr, sont clairement des descendants pauvres des Espagnols arrivés dans la zone.

Aujourd’hui, la conscience la plus générale et partagée, qui est aussi la position de l’organisation, est que les Afrodescendants, les Paysans et les autochtones ont un adversaire commun qui est le propriétaire terrien.

Quand a commencé la mobilisation indigène dans les années 1970, il était clair qu’on se battait conjointement avec les Paysans et les Afrodescendants. Par la suite dans les années 1990, quand on a commencé à travailler sur le thème des territoires indigènes, la réflexion n’excluait pas les communautés paysannes et afrodescendantes. Au sein du processus indigène, il n’y a pas de posture de non-intégration des autres communautés ethniques.

Des « Campesinos » ou des Afrodescendants assument des responsabilités au sein de conseils communautaires indigènes.

Il y a par contre deux exigences :
Tout d’abord, il est important de reconnaître le caractère collectif de la propriété de la terre. C’est un point de tension parfois avec les communautés paysannes qui ont une idée de la propriété beaucoup plus familiale autour de leur ferme, de leur parcelle, etc. Alors que dans l’organisation indigène il est primordial que la propriété soit collective ; les familles de la communauté ont l’usufruit des terres, mais il est clair que lorsque la communauté a besoin des terres pour un projet collectif, la terre est récupérée. C’est un point d’inquiétude pour les familles paysannes.
Deuxièmement : c’est la communauté qui administre et dirige. Cet élément communautaire trouve aussi de la résistance auprès de personnes qui ont une formation ou une pratique libérale. Il peut y avoir des tensions avec les individus qui prétendent aux droits individualistes inaliénables. Ça génère quelques difficultés. Mais en général, on lutte conjointement pour la récupération des terres et pour la reconnaissance de nos droits.

La dynamique impulsée par la lutte indigène dans les années 1970 et 1980 concernant la revendication de l’autonomie territoriale est aussi assumée dès le début par les communautés d’Afrodescendants et plus récemment par les communautés paysannes qui revendiquent aussi le droit de s’organiser politiquement comme « communauté » (c’est-à-dire de former un auto-gouvernement communautaire) et non seulement comme « organisation civile ».

Le fait que cette dynamique soit reprise par les autres communautés témoigne d’un parcours authentique d’auto-reconnaissance.

De fait, de nombreuses communautés qui font aujourd’hui partie du processus autochtone étaient, 20 ou 30 ans en arrière, des communautés considérées paysannes. C’est une revendication politique ayant abouti à un processus culturel. Nous sommes favorables à ces revendications même si elles ont pu générer des tensions parce que l’État a délimité les territoires, et les compétences de chacun. Lorsqu’il est difficile de délimiter des territoires, les autochtone du Cauca ont commencé à travailler l’idée de monter des zones inter-ethniques, permettant une unité avec une gestion plurielle.

Sur toutes ces questions, l’apport du processus autochtone a permis de consolider l’idée que l’élaboration d’un pouvoir alternatif passe par la construction de formes d’auto-gouvernement.

Nous n’attendons pas que l’État fasse les choses pour nous. On va directement vers ce que l’on exige.

C’est le cas par exemple de l’éducation, face aux carences de l’État, nous avons été amenés à construire nos propres écoles.

Une stratégie qui se résumerait à exiger de l’État qu’il remplisse ses obligations s’apparente à de la soumission. Elle ne construit pas une conscience d’auto-gouvernement et d’auto-détermination propres à l’élaboration d’un pouvoir populaire. Pour s’auto-déterminer il faut construire sa propre éducation et pas juste avec l’État mais plutôt contre l’État, en dehors de l’État ; mais tout cela dépend des circonstances politiques.

Tu parlais de reconnaissance de droits… Ça a été chose faite en 1991 avec la constitution, votée à l’issue d’accords de paix avec plusieurs secteurs populaires et considérée comme l’une des plus progressistes au monde. Concrètement, quels en ont été les effets ?

Dans la pratique, il n’y a pas eu plus de territoires reconnus aux autochtones après la constitution de 1991 et les assassinats n’ont pas diminué. Nous ne sommes pas contre ces avancées de la législation. Le scénario antérieur ne nous paraît pas meilleur. Les actions politiques des communautés, criminalisées par la loi avant 1991, disposent désormais d’une reconnaissance légale. La loi est en notre faveur et on peut l’utiliser pour les intérêts des Indiens. Il y a sans doute un contexte plus favorable pour la mobilisation, car avant, le risque de perdre la vie ou la liberté était beaucoup plus grand et directement lié à l’application de la loi.

Mais à mon sens, la seule avancée notable concerne les détentions. Avant, des communautés entières pouvaient aller en prison en luttant pour des récupérations de terre.

Aujourd’hui la répression directe de l’État a laissé place à des mécanismes de punitions illégales, il s’agit essentiellement des crimes associés aux propriétaires terriens mais aussi opérés stratégiquement par les paramilitaires et militaires de l’État. Les acteurs qui se sont senti vaincus par la constitution de 1991 luttent avec plus de férocité contre les communautés.

Il y a un autre élément à analyser. Avec la constitution de 1991, les communautés autochtones sont passées du déni total à une reconnaissance publique qui a fait naître une euphorie post-constitutionnelle. Ainsi, la naïveté ambiante et la croyance que le cadre constitutionnel allait permettre des chemins non-violents, a écrasé pour plusieurs années une partie des revendications autochtones existantes.

Cette expectative est toujours présente dans certains endroits. Mais dans le Cauca, très rapidement, le mouvement autochtone a compris que rien n’allait changer et qu’il fallait continuer la mobilisation pour stopper les agressions.

Devant les projets miniers de la région qui ont l’appui inconditionnel de Santos, le Président actuel, et l’impasse citoyenniste, envisagez-vous le sabotage comme un mode d’action directe à développer ?

Ici, on ne pense pas en ces termes. Dans certaines réserves, comme l’année passée, des communautés réunies en Minga* exigèrent que les mineurs dégagent des terres avec leurs machines. C’est en utilisant la mobilisation massive que les communautés ont réussi à les faire partir.

C’est sûr qu’ils se sont battu, ce qui arrive toujours dans ces cas-là, mais une des caractéristiques fondamentales du mouvement indigène est l’action collective.

Et c’est un élément beaucoup plus puissant que le sabotage qui relève en général non pas de la communauté mais d’individus isolés. Ici, il y a une forte méfiance envers les actions héroïques. Des engagements individuels forts peuvent parfois être utiles… mais ce n’est pas ce que les gens valorisent le plus. De fait, des personnes aux fortes capacités politiques ont été sanctionnées par la communauté pour avoir fait des actions courageuses mais qui vont à l’encontre de la cohésion de la communauté.

Disons qu’une des vertus qui existent dans le processus autochtone du Nord-Cauca, c’est la conviction que c’est en avançant jusqu’au dernier, avec le moins formé, ou le plus désemparé, que l’organisation tient.

Il y a aussi le projet de faire une Minga à travers le pays et de bloquer la panaméricaine

La panaméricaine a déjà été bloquée de nombreuses fois. En 2008, il y a eu une grande mobilisation, une marche sur Bogotá qui s’est finie par une véritable raclée sur la panaméricaine.

En occupant une partie des voies, l’idée était de dialoguer avec le pays, provoquer un débat plus que de bloquer pour faire pression sur l’économie.

Ce n’est pas une surprise mais les médias de communication de la droite au pouvoir ont juste montré la volonté de blocage et ont tenté d’occulter le fait que la mobilisation visait le dialogue avec la société. Je crois beaucoup plus en cela, non tant en la négociation avec l’État que le dialogue avec la société, les gens des quartiers, les ouvriers, les acteurs sociaux, les secteurs populaires…

Dans le fond, les autochtones sont méconnus de la société. Disons, et c’est un peu stupide, que la société non indigène a été surprise de voir la capacité d’organisation des Indiens, de voir qu’ils étaient capables de monter un campement chaque jour très rapidement. Des choses pour nous évidentes, que l’on fait depuis toujours… Les gens savent faire la cuisine pour des centaines de personnes et la distribuer. Des choses pour nous presque triviales, mais qui paraissent pour les non-Indiens qui n’ont pas cette capacité au travail collectif, difficiles à imaginer. C’est sûrement dû à l’atavisme du travail et de la famille et à l’individualisme prédominant. Dès lors, cette forme de mobilisation indigène, d’expression, d’aller dans la rue, de marcher, a son impact. La posture des Indiens et le but de la Minga, c’est de partager sur la possibilité de s’auto-gouverner et de trouver des formes de travail différentes.

Le message que l’on a voulu apporter s’inscrit dans la lutte contre le capital et contre l’État. Les Indiens du Cauca ont compris que ce n’est pas dans le capitalisme que l’on va construire notre autonomie, ni dans l’État. Donc, ce que l’on propose à la société, c’est de dire « Allez, venez ! Nous, on a fait ça ou ça de manière autonome, et ça a fonctionné plus ou moins, regardez ce que l’on a maintenant… On peut le faire ensemble en commençant à nous auto-gouverner concrètement sur des petites choses, comme la gestion de l’eau dans un quartier, ce sont de petites choses mais elles sont fondamentales ». Nous devons construire la conscience que c’est la communauté qui doit décider de ses intérêts et non pas les bureaucrates et technocrates ou quelques-uns des fonctionnaires du capital.

Est-ce que ce message est compris par les autres acteurs sociaux mobilisés dans le pays ?

Tout le monde ne comprend pas notre message. C’est ce qui arrive toujours avec les actions politiques et les mobilisations. Lorsqu’est apparue sur le devant de la scène la grande mobilisation indigène, beaucoup nous ont rejoints. Certains pour protester contre le président Uribe dans un contexte où l’opposition était très affaiblie, d’autres par solidarité paternaliste plus que par compréhension du mouvement ; mais tout le monde aspire à un monde meilleur.

Le mouvement indigène est ouvert et ne refuse personne, il ne repose pas idéologiquement sur un sentiment d’identité indigène. Nous disons « venez avec vos différences et construisons ! », la Minga c’est comme le carrefour où se croisent les idéologies. Chacun peut apporter son interprétation du monde, proposer ses stratégies mais s’il ne construit pas ici, ne travaille pas avec les autres, ne participe pas aux Mingas et ne respecte pas les décisions de la communauté, alors, ce n’est pas ce qui nous intéresse. Celui qui a un projet politique doit le soumettre à la dynamique communautaire.

La lutte de classe proposée par certains de la gauche tend vers une soumission à un certain credo politique. Ils se battent contre le capital, contre l’État, luttent pour une société meilleure mais c’est moins une lutte populaire qu’une lutte de la gauche. Il me semble que c’est plus pour certains une façon d’arriver à des fins politiques.

Certains qui se revendiquent de gauche, ouvertement, l’aristocratie intellectuelle, supplantent la conscience de la communauté. Du coup, par rapport à ces pratiques, notre organisation résiste à être associée à eux.

Les premiers qui arrivèrent dans le mouvement indien du Nord-Cauca étaient des marxistes, agraires ou autres. Au début, je présume qu’ils ont tous voulu apporter « la » ligne et l’abécédaire pour montrer comment faire les choses. Alors le discours avant-gardiste a paru suspect ici. Mais ils ont vu que les choses devaient se faire depuis la communauté et avec la communauté. Car le contraire ne fonctionne pas.

* Minga signifie « travail communautaire » et grandes marches sociales communautaires rassemblant des milliers de personnes. En octobre 2008, des communautés se sont rassemblées à la Maria Piendamo, le CRIC (Conseil Régional des Indiens du Cauca) ayant convoqué le gouvernement en assemblée pour dénoncer les accords non respectés. Ce dernier a répondu par la répression : 102 blessés et deux morts, provoquant alors une marche sur Bogota pour entrer en relation avec les exploitéEs du pays.