Athènes: réoccupation de squats à Koukaki

Le 11 janvier 2020, à Athènes, nous avons réoccupé les bâtiments de Panaitoliou 21 et de Matrozou 45. Expulsés le 18 décembre dernier en même temps que celui d’Arvali 3, les trois bâtiments formaient la communauté de squats de Koukaki, occupés depuis mars 2017.
L’opération de réoccupation a été entreprise par les militant.es de Koukaki, associé.es à plusieurs camarades entré.es avec nous dans les bâtiments, soutenus par 150 camarades à l’extérieur.

A Panaitoliou 21, face aux camarades en soutien posés sur les versants de la colline Filopapou (à cinq minutes de l’Acropole), une bannière a été déployée depuis la terrasse, sur laquelle on pouvait lire : “Réoccupation de nos vies, communautés de lutte dans chaque quartier”. Celle des camarades à l’extérieur affichait sa “ Solidarité avec les squats”.

A Matrozou 45, le rassemblement de soutien se tenait au pied du bâtiment, en pleine rue et au coeur du quartier. Banderole contre les airbnb et les flics, distribution de flyer à l’athénienne (lancée dans les rues), textes lus publiquements et distribués aux passant.es et aux habitant.es, l’événement est accueilli par les voisin.es avec joie et applaudissements. Rappelons que Koukaki est un des quartiers en plus forte gentrification à cause du AirbnB et du tourisme de masse, rien n’était donc pourtant gagné. Depuis la terrasse de Matrozou 45, une grande bannière a là encore été déployée affirmant : “Nous abattons les murs menant vers la liberté”.

Dans les deux maisons, à 15h30, les briques de béton anti-squat placées là pour bloquer l’accès aux bâtiments commencent à être démolies. Très rapidement, les MAT (brigades anti-émeutes) attaquent les militant.es restés à l’extérieur de Panaitoliou qui se replient, de façon coordonnée, sur la colline. La jonction est, de fait, coupée avec l’intérieur mais les pierres volent depuis la colline avant le retrait. Les MAT, eux, attaquent dans la foulée et en plus grand nombre, le rassemblement devant Matrozou 45. Gaz lacrymogènes tirés partout au coeur du quartier, matraquage et violences diverses sur les personnes à l’extérieur ou simplement à proximité, tout y passe.

L’incursion est violente : les personnes venues en solidarité font comme elles peuvent, d’autant que les MAT, peu mobiles, restent face au rassemblement qui se replie et se retrouve coupé par l’intervention des DELTA (brigades motorisés = équivalent des BRAV-M) qui tapent dans le tas et arrêtent 9 personnes. Plusieurs camarades seront conduits à l’hôpital. Le quartier est bouclé, les bâtiments sont encerclés, l’opération d’expulsion avance, et se prépare.

La défense des bâtiments aussi. A 18H30, l’opération débute vraiment à Matrozou. Des équipes mixtes d’OPKE ET D’EKAM (équivalents des RAID ou GIPN) tentent avec une disqueuse d’ouvrir un accès par les fenêtres et la porte d’entrée. Leur travail devient vite impossible du fait de la résistance depuis l’intérieur. Les flics cherchent alors un accès à l’arrière du bâtiment. Les affrontements à l’extérieur de plus en plus de gens du quartier qui se rassemblent et scandent des slogans en faveur des occupants et contre l’intervention policière. Après deux heures d’affrontements, l’opération d’expulsion arrive à son terme à Matrozou. Les camarades sont arrêtés puis frappés.

L’opération se poursuit sur Panaitoliou 21 avec l’intervention des DELTA. Les camarades résistent là aussi mais les flics pénètrent dans le bâtiment par les deux côtés, et brutalisent les occupants, harcèlent certaines camarades en les forçant, parmi d’autres abus, à se déshabiller dans le fourgon.

Selon les flics, les deux opérations auraient entrainé la destruction d’effets personnels, de 10 uniformes et provoqué 8 blessés, sans plus de précision.

Une fois arrêté.es, nous sommes tout.es conduit.es à GADA, le commissariat central d’Athènes, où nous sommes rapidement rejoints par les camarades arrêté.es à l’extérieur dans les rassemblements de solidarité. Après une nuit au poste, et contre tout ce qui nous avait été dit jusque-là, le procureur décide le lendemain que les charges retenues contre les prévenus sont lourdes mais relèvent du délit et non de la qualification criminelle. Les camarades de Matrozou sont poursuivis pour des faits de “Blessures graves, répétées et en réunion”. La charge agravante dans le cas de Panaitoliou 21 est l’utilisation d’explosifs, justifié par la présence d’une petite bombone de gaz pour le café retrouvé dans le bâtiment.

Le lendemain, nous sommes traduits en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel. Après de longue heures d’attente, le procès commence. Il est finalement reporté.

LES RAISONS DE LA REOCCUPATION

La réoccupation de Matrozou 45 et de Panaitoliou 21 visait d’abord à en finir avec la peur imposée par la répression étatique depuis plus de trois mois, le retour de Nouvelle Démocratie au pouvoir en juin 2019 et la surenchère sécuritaire qui règne depuis en Grèce. Contre la toute-puissance d’un système qui brutalise toutes celles et ceux qui élèvent la voix et mettent en jeu leurs corps, la réoccupation appelle à l’escalade des résistances et des luttes sur tous les fronts sociaux.

Réoccuper ces bâtiments, c’était aussi répondre à notre besoin de logement, à refaire communauté, dans nos maisons, dans notre quartier. Que nos relations, marquées par notre lutte contre le patriarcat, le racisme, toutes les oppressions et hiérarchies puissent se retrouver. Nous avons vécu ensemble, répondant à nos besoins, nous avons noué des liens d’amitié, nous nous sommes aimé.es. Nous avons repris du temps, libre et créatif. Travail collectif et solidarité ont nourri le partage au quotidien, ont permis de reprendre la vie qu’ils nous volent sans cesse.

A Koukaki, quartier comme tant d’autres englouti par la spéculation sur les logements, par l’atomisation du corps social et des relations de voisinage, nos maisons sont vite apparues sous les dalles de béton de la mégalopole athénienne comme une forme de vie commune, accessible. Ces maisons sont devenues au fil de ces trois années des lieux de référence, de rencontre grâce aux structures de solidarité, aux évènements, aux fêtes, aux luttes de quartier et pour le mouvement. Nous pouvons résoudre les problèmes dans nos quartiers sans flics ni tribunaux. Nous continuerons de nous organiser et réagir, en tant que résident.es et travailleus.es, contre les forces économiques et les autorités politiques.

UNE DEFENSE COMBATIVE

A l’origine du projet, nous avons décidé de cette défense combative de nos maisons et de nos espaces. Si ce choix a une valeur émotionnelle et affective, il est aussi politique et tactique. Perdre son espace de vie, voir détruits nos espaces communs, être délocalisé de force de notre quartier, comporte sa part de douleur et de tristesse. Sa part de haine aussi, forcément, contre les expulseurs et un sentiment profond qui va avec : « Nous ne tomberons pas comme ça, nous vivons ici, ici nous allons lutter ».

L’État veut opérer sans se confronter à des résistances, il chercher à nettoyer sans frais. A l’inverse toute résistance révèle au grand jour le mécanisme de guerre qu’il a lancé, et provoque des réactions sociales. Dans son offensive, l’état prétend apporter paix et justice aux populations. Dans cette situation, il apparaît pour ce qu’il est clairement : un organe bélliqueux et injuste. En lui portant un coup, toute résistance montre des failles, entrave cette image d’Etat tout-puissant.
Les failles ainsi ouvertes arment psychologiquement et politiquement celles et ceux qui sont derterminés à combattre l’injustice sociale. Notre résistance combative pour la liberté et l’égalité nous rendent plus visibles, touchent davantage de personnes qui accordent ainsi plus de crédit à nos combats, par cet engagement à les défendre. Enfin, une résistance organisée et décisive pourrait même empêcher des opérations policières d’être menées à terme. Si la confrontation à Koukaki reste une goutte d’eau dans l’offensive actuelle, qu’elle nourrisse les révoltes futures et les vagues de libération à venir était et reste notre plus profond désir.

Comme lors des deux expulsions précédentes, la décision de défendre combativement nos lieux de vie était une décision difficile à prendre. Les coûts des arrestations, des sanctions, des violences physiques et psychologiques étaient encore frais dans nos esprits et les préoccupations lourdes pour les conséquences à long terme. Malgrè ces préoccupations, et un rapport de force en notre défaveur, agir collectivement et de façon combative demeure pour nous primordial. Nos relations et notre engagement collectif étaient trop liés pour ne pas faire face au poids de ces conséquences. Le soutien moral, politique et psychologique d’un grand nombre de camarades anarchistes et de personnes avec lesquelles nous luttons dans la rue et les quartiers a cependant été déterminant. Sans le mouvement, sans la joie qui a suivi chez de nombreux camarades la résistance aux expulsions précédentes, sans ce sentiment de faire partie d’un tout, très peu de choses auraient pu se faire. Cette camaraderie et ce soutien mutuel élèvent la lutte et déjouent les stratégies de l’état. Nous espérons emprunter ensemble les chemins de l’autonomisation collective, et participer à créer ce pour quoi nous serons prêt.es à dépasser nos limites pour les défendre.

Quelques infos en plus :

Le représentant de l’union syndicale des forces de l’ordre, soutenu par nombre de ministres et politiciens de Nouvelle Démocratie ont contesté la décision du parquet de qualifier les actes de résistance en délits et non en actes criminels. Ils ont réclamé qu’ils soient qualifiés en ‘tentative d’homicide volontaire’. Les flics ont porté plainte contre les réoccupants et ils ont pris pour avocat un politicien d’extrême droite. Néanmoins, l’équivalent du conseil supérieur de magistrature a dénoncé les pressions politiques subies dans cette affaire, et ont revendiqué l’indépendance du corps judiciaire. L’ironie de cette histoire est que finalement, les blessures des flics ne sont pas considérées comme assez graves pour une demander une quelconque requalification.


Collectif d’occupation de Koukaki
Matrozou 45, Koukaki, Athènes
m45community [at] riseup [point] net
https://squ.at/r/43uf

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[Publié le 1er février 2020 sur Marseille Infos Autonomes].